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IA au travail : comment outiller le dialogue social ?
Le 15 janvier 2026, le ministère du Travail et des Solidarités et l'Inria organisaient la Journée du LaborIA, à laquelle participait la CFE-CGC. Objectif, faire le bilan de quatre années de recherche sur l'impact de l'intelligence artificielle au travail.
Alors que 77 % des demandeurs d’emploi utilisent désormais l’IA dans leurs démarches et que près de 80 % des expérimentations menées en entreprise restent cantonnées au stade de prototype, la question du dialogue social autour de ces technologies devient centrale. En effet, comment accompagner la transformation des entreprises tout en s’assurant que l’IA ne soit pas simplement un outil de rentabilité ou de rationalisation du travail, mais serve réellement les intérêts du personnel ainsi que des utilisateurs ?
C’est pour une approche de l'IA professionnelle, mais aussi inclusive et solidaire qu’est né LaborIA. Cette convention de recherche lancée en 2022 entre l’Inria et le ministère du Travail a pour ambition de devenir un centre de référence sur l’IA en entreprise, en combinant recherche-action et développement d’outils opérationnels à destination des acteurs du dialogue social. La Journée du LaborIA était l’occasion d’échanger entre chercheurs, syndicats, administrations et entreprises durant quatre tables rondes.
La CFE-CGC était représentée lors de cette journée par Nicolas Blanc, secrétaire national CFE-CGC à la transition économique, et expert du partenariat mondial sur l’intelligence artificielle auprès de l’OCDE. À ses côtés se tenait Odile Chagny, économiste à l’IRES et coordinatrice du projet Dial-IA, dont la CFE-CGC est partenaire depuis les débuts. Ils participaient à la deuxième table ronde « Intelligence artificielle : quel outillage pour le dialogue social technologique ? », animée par Eloy Dorado, chargé de mission auprès du Directeur Général du Travail.
DIAL-IA : OUTILLER LE DIALOGUE SOCIAL FACE A L’IA
Lors de la table ronde, Nicolas Blanc a rappelé le rôle central du dialogue social face aux transformations induites par l’intelligence artificielle. « C’est un point de rencontre indispensable entre salariés et directions pour discuter des choix technologiques opérés par l’employeur. De par sa nature, il s’agit d’un levier clé pour accompagner l’introduction de l’IA dans les organisations de travail. »
C’est justement pour accompagner les entreprises et organisations dans ce dialogue social qu’est né le projet Dial-IA, développé par l’IRES et quatre organisations syndicales dont la CFE-CGC. « Cette boîte à outil consiste en un kit du dialogue social dans l'entreprise, qui propose plusieurs solutions afin de bâtir une stratégie syndicale, qui passe par l’accompagnement des adhérents et militants, afin de les faire monter en compétence sur ce sujet », explique Nicolas Blanc. Mais comment garantir que Dial-IA est pertinent ? « Sa création a été intrinsèquement collaborative, avec plus de deux ans de travaux incluant une cinquantaine d’entreprises, de syndicats et d’organisations », explique Odile Chagny. « Cette approche bottom-up était pour nous le meilleur moyen de comprendre les spécificités de l’IA, son impact sur le dialogue social, et donc, comment lancer, modifier et gérer ce dernier, afin que les militants puissent suivre toutes les étapes de la création d’un projet d’entreprise IA et s’assurer de sa bonne utilisation. »
Applicable à de nombreux formats (comité de groupe, comité de groupe européen, conseil d'administration), Dial-IA s’inscrit dans une dynamique de mise en conformité avec le règlement européen sur l'IA, qui impose aux employeurs d'identifier et cartographier les risques liés à ces technologies. L'outil propose notamment la mise en place d'un registre des systèmes d'IA et d'une « clause de revoyure ». « Il faut désacraliser la technique : on peut faire des erreurs lors de l’implémentation de l’IA dans une entreprise, mais les choix doivent pouvoir être discutés et rediscutés », insiste Nicolas Blanc.
DES REGARDS CONTRASTÉS SUR LE DÉPLOIEMENT DE L’IA
Les autres échanges ont donné lieu à des prises de parole plus critiques sur les modalités concrètes de déploiement de l’IA, notamment dans la fonction publique. Benjamin Gandouin, secrétaire national pour Solidaires Finances Publiques, est revenu sur l’usage de l’IA à la DGFiP, où plusieurs projets sont déployés depuis une dizaine d’années, en particulier pour la détection de la fraude fiscale, notamment via des dispositifs de sélection automatisée de dossiers à risque, ou encore sur la détection de constructions non déclarées (piscines) à partir d’images satellitaires examinées par IA.
Selon lui, ces projets n’ont pas fait l’objet d’une présentation claire dans les instances de dialogue social et sont restés cantonnés à des discussions techniques en groupes de travail. Il a dénoncé une absence de transparence sur le fonctionnement des algorithmes, les critères de sélection des dossiers et les gains attendus. Pire, affirme-t-il, « nous avons découvert que l’entraînement de cette IA a été réalisé par des travailleurs précaires sous-payés à Madagascar ». En outre, la généralisation de certains dispositifs avait été révélée aux salariés… par voie de presse. Résultat, les agents (dont 85% n’ont pas été formés et dont la moitié ont constaté une augmentation de leur charge de travail) se retrouvent à passer tout leur temps à vérifier des dossiers sélectionnés par l’IA « à 75 % faux ». Ces projets, financés en partie par l’État sous condition de gains de productivité et d’économies d’échelle, ont résulté en la suppression des postes de 300 géomètres et 500 contrôleurs fiscaux.
Anne Martin-Robert, directrice des relations sociales du Groupe BPCE, a présenté une approche plus structurée du déploiement de l'IA. Dans le cadre de son plan stratégique « Vision 2030 », « le Code du travail n'apporte pas l'agilité suffisante pour être réactif et dialoguer de façon évolutive avec les partenaires sociaux sur les différents projets d'IA, car les innovations apportées par l'IA générative vont très vite », explique-t-elle. Le groupe a donc négocié un cadre complémentaire et créé des instances d'échange au niveau de la banque et du groupe, avec des campus IA par métier et des études d'impact sur chacun des métiers concernés. Il a ensuite développé MAIA, un équivalent interne de ChatGPT, auquel plus de 50 000 collaborateurs ont été formés à son usage, avec des formations incluant l'apprentissage du prompt.
L’IA ET LE SOCIAL, UN MÉLANGE DES GENRES POSSIBLE ?
Patrick Julien, responsable du pôle relations sociales chez l’Union des employeurs de l'économie sociale et solidaire (UDES) a lui insisté sur les spécificités de leurs structures, marquées par une forte présence de femmes et de seniors chez les salariés et bénéficiaires. « L’IA est un levier potentiel pour alléger la charge administrative et dégager du temps pour le cœur de métier, mais ses usages non encadrés ne sont pas sans risques », a-t-il reconnu. Associé à DiaL-IA, l’UDES a notamment exploré certains axes de développement, comme l’élaboration de projets personnalisés, et la rédaction de bilan d'activité pour les jeunes, l’optimisation des plannings d’aide à domicile, et la lutte contre la fraude pour les mutuelles.
Toutefois, Caroline Dufour, membre de la convention professionnelle « IA et Travail Social » et assistante sociale chez les Sapeurs-pompiers de Paris, a insisté sur le fait que les tâches sociales, dédiées au temps d’écoute et à l’accompagnement, doivent rester exclusivement humaines : « Le rôle du travailleur social est de redonner aux gens une place dans la société et ça ne peut se faire uniquement avec de l'intelligence artificielle. Les travailleurs sociaux doivent rester au centre de ce dispositif. »
Enfin, Juana Torres Cierpe, docteure en sciences économiques et sociales, sociologue du travail, chercheuse LaborIA chez l’Inria a rappelé que l’IA ne peut être réduite à un simple outil. « C’est parce qu’il s’agit d’un système susceptible de transformer l’organisation du travail et les conditions d’exercice des métiers que ce dernier doit être co-construit avec les utilisateurs finaux dès l’amont, afin de prendre en compte leur savoir-faire, leurs pratiques et leur définition du cœur de métier ». Une conclusion qui résonne avec la position défendue par Nicolas Blanc : « La CFE-CGC est là pour aiguiller, pour servir de référent et rappeler que le dialogue social est fondamental dans la mise en place de l'IA en France. Toutes les propositions énoncées, que ce soit la clause de revoyure, le registre des systèmes d'IA et bien d’autres, sont issues du projet SeCoIA Deal initié par la CFE-CGC. Cela démontre notre rôle de leader dans la démocratisation du dialogue social technologique en France. »
François Tassain