Alors que la Banque de France fait état d’une résilience des fonds durables européens, Nicolas Blanc, secrétaire national CFE-CGC à la transition économique, évoque la portée de la réforme 2024 du label investissement socialement responsable.
Dans une note sur la résilience des encours des fonds européens ESG (environnementaux, sociaux et gouvernance), la Banque de France fait état d’un rebond des fonds ISR (investissement socialement responsable) depuis la réforme 2024 du label ISR qui a renforcé les critères ESG. Quelle analyse en fait la CFE-CGC ?
Les chiffres nous donnent aujourd’hui raison et c’est important de le dire ! La réforme de 2024 a entraîné une baisse temporaire des encours suivie d'un rebond significatif en 2025. La Banque de France note que l'encours total des fonds ISR serait resté quasi inchangé, ce qui suggère que les fonds se sont adaptés aux nouveaux critères plutôt que de disparaître.
La CFE-CGC a exprimé son soutien à cette réforme du label ISR en 2024, estimant qu'il fallait renforcer les exigences environnementales pour améliorer la crédibilité du dispositif. Pour rappel, les objectifs étaient clairs : réduire l'empreinte carbone des fonds ISR, puis améliorer la transparence et la crédibilité du label, et enfin orienter les capitaux vers des investissements véritablement responsables. Pour moi, il en allait de la crédibilité de l’ensemble des labels.
La CFE-CGC a été la seule organisation syndicale à prendre ses responsabilités et à avoir le courage de s’engager auprès d’autres acteurs de la société civile pour peser dans le débat. Cela a pu créer des frictions mais les chiffres nous donnent aujourd’hui raison. Signataire en qualité de secrétaire national à la transition économique, je suis fier de cet engagement que nous devons à nos adhérents et qui permet de créer les conditions d’un avenir désirable. C’est le mandat que m’avait donné notre président confédéral Francois Hommeril.
L’an dernier, le Comité intersyndical de l’épargne salariale (CIES), au sein duquel siège la CFE-CGC, a mis à jour son cahier des charges pour renforcer les exigences sociales et environnementales de son label (90 fonds de 9 sociétés de gestion labellisés représentant, au 31 décembre 2024, 35,7 milliards d’euros d’encours). En quoi était-ce nécessaire et faut-il aller plus loin ?
La mise à jour du cahier des charges du label CIES, par quatre grandes organisations syndicales dont la CFE-CGC, marque une étape décisive pour l'épargne salariale responsable. Cela répond à la nécessité de redonner de la crédibilité à des investissements souvent accusés de greenwashing ou de social-washing.
Dans un contexte de volatilité des marchés et de défiance envers les critères ESG, ce renforcement des exigences vise à garantir que l'épargne des salariés ne finance pas des modèles économiques obsolètes. En imposant que 80 % des portefeuilles soient investis dans l'espace économique européen et en précisant les attentes en matière d'engagement actionnarial, le CIES réaffirme sa mission première : lier indissociablement performance financière, justice sociale et urgence écologique.
Cette évolution est un progrès majeur mais la question de savoir s'il faut aller plus loin reste entière. Sans entrer dans le débat, nous rappelons la nécessité d'une transition juste pour éviter des chocs sociaux brutaux. L'équilibre trouvé par le CIES entre rigueur environnementale et protection de l'emploi est bon, mais la mesure ultime de son succès résidera dans sa capacité à transformer durablement les pratiques des entreprises financées, au-delà de la simple conformité réglementaire. La CFE-CGC veillera à ce travail dans la durée.
Comme nous l’expliquait Philippe Petitcolin, expert CFE-CGC au sein de votre secteur, le Collectif Reconstruire et Natixis ont lancé fin 2025 un fonds d’investissement dédié à l’industrie et à l’emploi en France. L’épargne d’entreprise responsable va-t-elle monter en puissance ?
Le lancement de ce fonds « Sélection VEGA Industrie France » illustre une tendance prometteuse pour l'épargne d'entreprise responsable ! Avec déjà plusieurs dizaines de millions d'euros collectés, ce FCPE (fonds commun de placement d'entreprise) pionnier démontre qu'il existe une demande concrète pour des investissements orientés vers l'industrie française et la création d'emplois locaux. Nous voyons dans cette initiative un levier de transformation économique capable de reconnecter les citoyens à l'industrie tout en renforçant la souveraineté nationale. Il faut féliciter Philippe et le Collectif Reconstruire pour cet incroyable travail accompli.
Plusieurs facteurs détermineront si cette dynamique se généralisera comme nous l’espérons. Le contexte réglementaire est favorable depuis l’accord national interprofessionnel (ANI) de 2023 sur le partage de la valeur signé entre partenaires sociaux et intégrant notre demande de reconnaissance du label CIES. Il y a aussi la prise de conscience croissante des enjeux de réindustrialisation. Ce sont des accélérateurs puissants. D’un autre côté, la finance traditionnelle reste souvent réticente à l'innovation et la sensibilisation des employeurs et des représentants du personnel reste un défi majeur.
Le succès à long terme dépendra donc de la capacité à atteindre les centaines de millions d'euros visés et à démontrer un impact mesurable sur l'emploi industriel. Si ce modèle prouve sa viabilité, il pourrait inspirer d'autres fonds à flécher l'épargne salariale et ainsi transformer l'épargne des salariés en véritable outil de politique industrielle. Nous l’appelons de tous nos vœux !
Propos recueillis par Mathieu Bahuet