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Publié le 03 - 07 - 2026

    Quels usages de l’IA dans la communication syndicale ?

    Présente, parfois envahissante, l’intelligence artificielle est passée de sujet de discussion à outil concret pour les entreprises. En matière de communication syndicale, comment l’utiliser à bon escient ? Éléments de réponse avec plusieurs spécialistes.

    Celles et ceux utilisant les réseaux sociaux n’ont pas pu les manquer. De plus en plus de posts, d’affiches et de déclarations syndicales sont accompagnés d’illustrations parfois grossières générées par IA, et de textes dont un œil avisé détectera vite le recours de ChatGPT, Claude ou Mistral. Parfois invoquée pour justifier le licenciement de centaines de cols blancs, l’IA n’a pas forcément bonne image. Pourtant, en matière de communication syndicale, « elle peut aussi devenir un outil de valorisation du travail des salariés », affirme Jean-Sébastien Kuntz, secrétaire national CFE-CGC et chargé de mission branches professionnelles au sein de la fédération CFE-CGC Agro, « mais uniquement à condition d’être maîtrisée et pilotée ». Justement, comment faire ?

    L'IA COMME GAIN DE TEMPS, PAS COMME SUBSTITUT

    La première chose à considérer avant d’utiliser une IA dans sa communication syndicale est de déterminer le pourquoi de son utilisation. Pour Kevin Gaillardet, co-créateur de la Faabrick Cherdet, un cabinet de conseil qui accompagne les élus et les syndicats sur de nombreux sujets (stratégie, dialogue social, communication…), le paramètre clé est le temps. « Les élus ont une multitude de sujets à traiter. Mais leur temps est précieux et leurs moyens sont faibles. L'IA est pour eux l’opportunité de faire plus tout en pouvant se concentrer sur ce qui compte vraiment : l'écoute et la défense des salariés. »

    L’IA excelle notamment pour poser les premières bases d’un travail. « Beaucoup d'élus enregistrent leurs réunions CSE, rappelle Kevin Gaillardet. À partir de ces enregistrements, l'IA peut faire une transcription exacte puis aider à rédiger un flash info pour tenir rapidement les salariés au courant, que l’élu pourra peaufiner en une heure au lieu d’y passer une après-midi à le faire tout seul. Cela permet de toucher les salariés très vite et facilement. ». Autres usages : reformuler un texte juridique complexe (comme des accords d'entreprise) en langage accessible pour les salariés ; traduire un document pour des structures européennes ; décliner un même message en plusieurs formats (tract, post LinkedIn ou Facebook, mail aux salariés) en adaptant le ton selon le public visé ; rédiger des communiqués de presse rapides pour tenir les personnels et les médias informés en temps réel ; ou encore alimenter régulièrement les réseaux sociaux avec cohérence.

    « Pour une petite équipe syndicale qui n'a pas les moyens de payer un accompagnement par une agence, l'IA s’avère très utile », souligne Kevin Gaillardet, qui considère que l’investissement dans un abonnement à 20 euros par mois pour une section syndicale est pertinent. « Mais si vous utilisez l'IA ponctuellement pour des cas d'usage simples comme écrire un mail, rester sur la version gratuite est suffisant. » À une condition toutefois : celle d’adopter une posture active.

    RESTER MAÎTRE DE L'OUTIL ET ÉCRITURE DE PROMPTS

    Quoi qu’il en soit, c'est au militant de définir ses objectifs, d’écrire des prompts précis et de garder la main. « Il ne faut pas se laisser mener par l'outil. Demander "Fais-moi un tract court" sans prompt et sans stratégie, et laisser l'outil produire, cela a un effet "wahou", mais cela n'a pas de fond. Ce qui est intéressant, c'est être en posture d'acteur, de producteur et d'avoir des méthodes structurées », explique Clémentine Bienenfeld, consultante au sein du cabinet Secafi et spécialiste des enjeux de l’IA. « La plus simple que j'enseigne au premier niveau, c'est la méthode CRAFT : un prompt sur lequel on définit le contexte, le rôle, l'action, le format et le ton. C'est une bonne base pour faire ses premiers prompts. » Il revint bien au militant de prendre toutes les décisions éditoriales (structure, ton, message) et d’accepter, de rejeter ou de reformuler les propositions de l’IA.

    La technologie ne doit donc pas dispenser le militant de son travail de réflexion. Quel message veut-il faire passer ? Quelles données ou informations sont à mettre en avant ? À qui s’adresse-t-on ? Quel est le contexte dans lequel sera lu le tract/le message ? Quelle réaction cherche-t-on à susciter ?  Comme le dit Arnaud Delahaie, chargé de mission au sein de la fédération CFE-CGC Agro, « l'IA doit servir à vous poser de bonnes questions plutôt qu'à générer des réponses. Sinon, c'est elle qui prendra le contrôle ».

    PIÈGES, DÉRIVES ET LIMITES

    L'usage de l'IA comporte des risques bien réels. Le premier, insidieux, indétectable sur le court terme mais tangible quoi qu’on en dise, est celui de l’atrophie cognitive où, à force de déléguer des tâches en apparence bénignes (relecture, correction, reformulation…) en se disant « Je saurais le faire, je cherche juste à gagner du temps », on finit par ne plus pouvoir s’en passer, pour quoi que ce soit. « Le piège pour le syndicalisme, analyse Jean-Sébastien Kuntz, c’est de retrouver avec des militants formulant des demi-réponses ou des réponses superficielles, qui maîtrisent à peine ce dont ils parlent. »

    D’autres risques concernent l’IA elle-même. Les biais naturels des IA génératives, c’est-à-dire leur tendance à produire des textes ou des réponses orientées par leurs données d'entraînement, est un des plus connus. Le plus dangereux reste celui des hallucinations, où l’IA va inventer une information fausse, parfois avec une source, un auteur ou une citation inventée de toutes pièces.

    GARE À LA CONFIDENTIALITÉ DES DONNÉES

    La confidentialité des données est aussi un élément de préoccupation car les élus du personnel disposent d’informations sensibles sur les salariés et l'entreprise. Les confier à un outil d'IA public, c'est prendre le risque que ces données sortent du cadre strictement syndical. Sans compter que la DSI de l'entreprise a accès aux données transitant par un PC professionnel. Et donc aussi aux outils d'IA mis à disposition par l'employeur. Clémentine Bienenfeld (Secafi) est catégorique : « Aucune donnée syndicale ou de l'entreprise ne doit être confiée à des outils IA publics et il faut s’assurer qu’aucune hallucination n’est présente dans vos productions. »

    Si l’IA générative est d’abord associée à la production de texte, elle investit aussi la génération d’image. Toutefois, son efficacité dans ce domaine est considérablement moindre, avec des erreurs parfois grossières, des styles artistiques clichés, ou avec un « réalisme » qui ne trompe personne. « Sur le visuel ou la vidéo, l’IA renvoie une très mauvaise image. Les gens sont allergiques aux visuels générés par IA, et leur utilisation, lorsque mal faite, tend à énormément décrédibiliser leurs utilisateurs », observe Kevin Gaillardet, qui déconseille leur utilisation sauf entre les mains de personnes formées.

    Le piège sous-jacent reste celui d'une communication syndicale appauvrie, noyée dans un flux de contenus superficiels qui perdent de vue ce qui fait la force du syndicalisme : le côté humain. Face à un outil qui produit en quelques secondes ce qu'un militant mettrait des heures à rédiger, difficile de résister. Mais comme le rappelle Clémentine Bienenfeld, « il faut aller à la vitesse de l'humain, pas à celle de l'IA, et ne pas se laisser emporter par ce qu'elle produit ».

    Car à terme, ce qui fera la différence dans la communication syndicale ne sera pas la quantité de contenus produits, mais leur authenticité. « Dans cette communication syndicale, on est soumis au diktat de la productivité. Pour attirer l'œil, il faut faire du qualitatif. Ceux qui s'en sortiront le mieux sont ceux qui feront quelque chose d'utile », conclut Jean-Sébastien Kuntz (CFE-CGC Agro).

    QUE PROPOSE LA CFE-CGC ?

    La CFE-CGC a co-défini une charte d’utilisation des outils d’IA générative (disponible sur le site SeCoIA Deal), qui en rappelle les règles de sécurité et d’usage, mais aussi de responsabilité, tant l’utilisation de l’IA a un coût énergétique non-négligeable sur la planète.

    La CFE-CGC a aussi conçu et mis à disposition un guide des IA. « Notre idée est d’équiper les équipes militantes, y compris sur le volet communication syndicale, avec un certain nombre de ressources comme FIREFLY - un outil Adobe qui n’utilise que des images dont les droits d’auteur sont respectés - mais aussi un prompt défini pour accompagner la création de textes et de documents conservant l’identité et le ton CFE-CGC », explique Nicolas Blanc, expert IA confédéral.

    François Tassain