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4,5 millions de salariés : les cadres passés au crible par l’Apec
Pour ses 60 ans, l’Association pour l’emploi des cadres, créée en 1966 sous l’impulsion de la CFE-CGC, publie une étude sur l’évolution et les caractéristiques d’une population cadre qui représente aujourd’hui près d’un salarié sur cinq du secteur privé.
Combien sont-ils et qui sont-ils ? Quelles sont leurs caractéristiques et leurs aspirations ? Qu’en est-il de leur « statut », de leur sentiment d’appartenance et de leurs conditions de travail ? C’est à toutes ces questions que s’attache à répondre l’Apec dans une étude (« Cadroscopie : 60 ans d’évolution des cadres ») publiée à l’occasion du soixantième anniversaire de l’instance paritaire fondée le 18 novembre 1966 sous l’impulsion de la CFE-CGC (CGC à l’époque). La publication (65 pages) s’appuie notamment sur les centaines d’études de l'Observatoire de l'Apec depuis 1969, sur les bases de données de la statistique publique, sur une vaste enquête inédite auprès de cadres et sur une étude sémiologique quant à l’image de cette population dans les médias.
« En 60 ans, la population des cadres s’est élargie et diversifiée, tout en gardant une identité forte, souligne Annelore Coury, directrice générale de l’Apec. Loin de l’archétype du cadre souvent lié au dynamisme, à la forte rémunération et à la protection face au chômage, les expériences et les parcours des cadres sont en réalité diversifiés, parfois non linéaires. Ainsi, les débuts comme les fins de carrière peuvent être difficiles et les cadres ne sont pas épargnés par les épisodes de chômage. Par ailleurs, des inégalités persistent et certains cadres sont exposés aux discriminations. »
LES EFFECTIFS CADRES ONT PLUS QUE QUINTUPLÉ EN 60 ANS
Entre 1968 et 2020, sous l’effet de la tertiarisation de l’économie, de la mondialisation des échanges et de l’élévation du niveau des diplômes, les effectifs cadres ont été multipliés par plus de cinq et atteignent aujourd’hui 4,5 millions de salariés. Les cadres représentent ainsi près d'un salarié du privé sur cinq (23 %) contre 21 % en 2014, 19 % en 2009, 16 % en 1999, 12 % en 1982 et seulement 7 % en 1968.
Aujourd’hui, près de près de la moitié des cadres (45 %) travaillent dans les services à forte valeur ajoutée (activités informatiques, ingénierie, banque-assurance, communication, conseil, activités juridiques et comptables). L’industrie n’est pas en reste et représente désormais 16 % des emplois cadres, symbole « d’un secteur emblématique des transformations de l’économie française vers des emplois de plus en plus qualifiés », souligne l’Apec.
Si l’image des cadres a souvent été associée à la grande entreprise, la réalité est plus nuancée : aujourd’hui, la moitié d’entre eux travaillent dans des structures de moins de 250 salariés dont 15 % dans une TPE (moins de 10 salariés). Au niveau territorial, les cadres sont surreprésentés au sein des grandes agglomérations : 35 % travaillent au sein de l’agglomération parisienne (contre 15 % des non-cadres) et 29 % dans des agglomérations d’au moins 200 000 habitants (contre 24 %).
En termes de qualifications, 53 % des cadres sont diplômés d’un Bac +5 et la tendance est encore plus marquée (70 %) chez les jeunes cadres de moins de 30 ans. Les hausses des effectifs de diplômés d’écoles d’ingénieurs (43 000 en 2022, +76 % par rapport à 2000) et d’écoles de commerce (44 000, +144 %) ont particulièrement soutenu cette dynamique. « Pour accéder à des postes cadres dès les premières années de vie active, un diplôme de niveau Bac +5 est aujourd’hui quasiment devenu un prérequis, même si ce n’est pas une garantie », précise l’Apec.
UNE FÉMINISATION CROISSANTE
Très majoritairement en emploi (87 % en 2023), la population cadre a connu une féminisation croissante de ses effectifs. La part des femmes a ainsi été multipliée par 12 entre 1968 et 2020 et elles représentent aujourd’hui 38 % des cadres (contre 45 % parmi les non-cadres).
Dans le détail, les femmes occupent notamment 52 % des postes de cadres dans les services administratifs, comptables et financiers (contre 22 % en 1983) et 48 % dans la banque et les assurances (contre 17 % en 1983). La féminisation progresse aussi dans des secteurs autrefois très masculins comme l’ingénierie et l’industrie (27 % de femmes contre 3 %) ou le bâtiment et les travaux publics (23 % contre 3 %). C’est en revanche beaucoup plus lent dans l’informatique où seulement 18 % des ingénieurs sont des femmes (+6 points en 40 ans).
ÊTRE CADRE SIGNIFIE DE MOINS EN MOINS ÊTRE MANAGEUR
La distanciation entre les notions de cadre et de manageur s’est renforcée au cours des dernières années, relate l’Apec. Entre 2006 et 2020, la part des encadrants supervisant d’autres salariés parmi les cadres a en effet reculé de 53 % à 42 %. Résultat, « la majorité des cadres (58 %) sont aujourd’hui des experts et des expertes qui n’ont pas de responsabilité hiérarchique directe, tout en pouvant piloter des projets ou des missions transverses ».
Renvoyant à une étude publiée en janvier 2026 (« Cadres et management »), l’Apec rappelle que « si les cadres se déclarent dans l’ensemble satisfaits de leur relation avec le management de proximité, la fonction managériale attire moins, en particulier ceux de moins de 35 ans », notamment en raison de la complexification des attentes liées au rôle de manageur, « pris entre le marteau et l’enclume », ainsi que des conditions de travail plus difficiles.
CONDITIONS DE TRAVAIL ET RISQUES ASSOCIÉS
Analysant six dimensions de la qualité de l’emploi et du travail (salaires, conditions d’emploi, conditions de travail, temps de travail, trajectoires et carrières, représentation), « les cadres demeurent globalement protégés par rapport aux autres salariés », relève l’Apec, avec en particulier moins de pénibilité physique, un salaire médian deux fois plus élevé que celui des employés ou des ouvriers, davantage de flexibilité sur leurs horaires de travail et un accès nettement supérieur au télétravail, un dispositif « devenu un nouveau marqueur de la population cadre et un symbole de leur autonomie ».
En revanche, « les cadres sont aussi exposés à des niveaux de pression élevés et à des exigences fortes de disponibilité, ce qui entraîne des volumes horaires importants de travail et des risques en matière de santé mentale » pouvant être accentués par « la culture de la culture de la performance » propre aux cadres, pointe l’Apec. Ces contraintes fortes en matière de charge de travail et de pression favorisent par ailleurs « l’atténuation des frontières entre vie personnelle et vie professionnelle chez les cadres, renforcée par les sursollicitations numériques ».
L’étude met par ailleurs en lumière les discriminations - liées à l’origine, au lieu de résidence ou au handicap - qui touchent également une partie des cadres. « Les jeunes diplômés bac+5 peuvent rencontrer des difficultés d’insertion, tandis que les stéréotypes liés à l’âge fragilisent les fins de carrière des cadres », rappelle l’Apec.
UNE IDENTITÉ AFFIRMÉE ET DES MARQUEURS FORTS DONT LA RESPONSABILITÉ ET L’AUTONOMIE
Les décennies passent mais le « statut cadre » demeure un totem professionnel convoité. Pas moins de 94 % des cadres se définissent aujourd’hui comme cadres et 85 % déclarent ce statut cadre important à leurs yeux. « Malgré des contours relativement flous depuis sa création, la catégorie relève toujours de réalités juridique, statistique et culturelle spécifiques avec un sentiment d'appartenance quasiment unanime », constate l’Apec.
À travers le temps, être cadre s’accompagne de marqueurs forts parmi lesquels la rémunération, les responsabilités, l'autonomie, l'épanouissement professionnel et un attachement fort au travail. Pour les cadres interrogés en 2025, leur statut se définit avant tout par trois dimensions : le niveau de responsabilités (53 %), l’autonomie dans le travail (47 %) et un certain niveau de salaire (43 %).
L’intérêt du travail constitue ainsi une autre pierre angulaire de l’identité cadre : 71 % d'entre eux considèrent que leur travail leur permet de s’épanouir, de s’accomplir.
« Les cadres partagent de nombreux points communs : niveau de diplôme élevé, accès à des fonctions d’encadrement et/ou d’expertise, sentiment d’appartenance à la catégorie, analyse Annelore Coury. Ils ont également des aspirations communes dont l’évolution professionnelle, la reconnaissance et équilibre entre vie personnelle et vie professionnelle. »
Sur ce dernier point, près de deux cadres sur trois (63 %) considèrent aujourd’hui qu’une carrière réussie passe avant tout par un bon équilibre entre leur vie privée et leur vie professionnelle.
Mathieu Bahuet