Pouvez-vous nous présenter Justice-CGC et expliquer ce qui fait sa spécificité ?
Notre syndicat est affilié à la fédération CFE-CGC des services publics. Notre spécificité originelle, c’est que nous sommes un syndicat de cadres. À l'origine, lors de notre création en 2010, nous représentions uniquement les directeurs des services de greffe judiciaires, qui ont des fonctions de direction, d’administration, d’encadrement, d’évaluation, des fonctions budgétaires, et même de GRH !
Mais cela ne représente que moins de 2 000 personnes seulement, sur les 90 000 agents du ministère de la Justice. À titre de comparaison, les surveillants et agents pénitentiaires, les professions les plus représentées, sont 45 000 et près de 90 % votent aux élections syndicales, alors que les greffiers, par exemple, ne sont que 40 % à voter. Pour cette raison, les syndicats représentatifs ignorent les fonctions d'encadrement. En outre, pour avoir un siège au Comité social d'administration ministériel (CSA), il faut obtenir environ 3 500 voix. Mais, notre population de directeurs de greffe représente à peine la moitié de ce seuil, il est mathématiquement impossible pour nous d'être représentatifs et d’avoir le moindre poids en s'occupant uniquement des catégories A, même si nous obtenions 100 % des voix !
En conséquence, et conscients qu'aucun syndicat catégoriel n’est pérenne dans la justice, nous avons fait le choix de nous ouvrir en 2023. Ainsi, nous fédérons les personnels de la direction de l'administration pénitentiaire, et, depuis septembre 2025, nous représentons également les personnels de la direction de la protection judiciaire de la jeunesse.
Aujourd'hui, notre nombre d’adhérents augmente régulièrement chaque année grâce à cette stratégie de développement. Lorsque j’ai pris la tête de ce syndicat en 2019, il ne comptait plus que 12 adhérents, sans réseau social, ni communication, ni site web. Nous en comptons plusieurs centaines aujourd’hui.
Quelles sont vos principales revendications ?
Avant tout la revalorisation des compétences du personnel du ministère de la Justice et le respect des attributions de chacun. À cause du manque de personnel, beaucoup d’agents se retrouvent à effectuer des tâches en dehors de leurs prérogatives. La catégorie A fait du travail de la catégorie B et vice-versa. Nous sommes juristes, mais nous sommes aussi formés aux ressources humaines, à l'administration, au budget et forcés de nous focaliser sur ces tâches. Mais ces fonctions doivent relever des fonctionnaires et non pas des magistrats ou des greffiers.
Par ailleurs, notre tâche d’encadrement est extrêmement difficile, et il est fréquent de nous retrouver avec une cinquantaine ou même beaucoup plus de personnes sous notre responsabilité. Nous demandons donc une revalorisation de nos grilles de salaire, pour que les moyens et les compensations soient à la hauteur du travail demandé. Le ministère en est parfaitement capable, puisqu’il a engagé de l'argent pour les magistrats à plusieurs reprises.
En parallèle, nous militons pour l'amélioration de nos conditions de travail, la lutte contre les risques psychosociaux, la défense de nos statuts, la refonte de nos perspectives de carrières, la lutte contre les discriminations, ainsi qu’une intensification des efforts en faveur de l'égalité professionnelle et de l'inclusion des personnes en situation de handicap.
Quels sont les grands dossiers en cours ?
Début 2025, nous avons été à l'initiative d'un mouvement de mobilisation nationale du corps des directeurs de greffe, qui nous a permis d’obtenir une revalorisation de la rémunération indiciaire dans un texte paru le 26 décembre. Même si nous ne sommes pas totalement satisfaits et attendons notamment une revalorisation de la rémunération indemnitaire, il y a une avancée notable.
Concernant les professions pénitentiaires, nos combats portent sur une amélioration des conditions de travail, la sécurité des agents qui sont la cible de nombreuses agressions et la régulation carcérale pour lutter contre la surpopulation. Une autre cause que nous partageons est la sortie du système tout répressif et judiciaire pour les jeunes, pour une plus grande focalisation sur l’éducatif. Car nous empruntons aujourd’hui une voie dangereuse, avec la création d’une nouvelle structure : les Unités judiciaires à priorité éducatives (UJPE). Ces dernières regrouperont les anciens centres éducatifs fermés publics et les Unités éducatives d’hébergement collectifs (UEHC), dans lesquels tous les jeunes accueillis seront sous contrôle judiciaire. C’est une pente très glissante !
Enfin, nous avons récemment été auditionnés par une commission d’enquête parlementaire sur les dysfonctionnements dans la justice ultramarine, une participation qui a été directement saluée par l’Assemblée nationale. En effet, si la France fait partie du tiers des États européens avec le niveau le plus faible de moyens pour la justice, en Outre-mer, la situation est encore pire. Pour nous, il est indispensable d’avoir des concours d'affectation locale. Car les collègues originaires de l’Hexagone envoyés en Outre-mer n’y sont que rarement de leur plein gré (ou alors, uniquement pour la bonification indiciaire ou leur avancement de carrière) alors qu’il y a largement les ressources sur place pour avoir des agents locaux. D’autant que les règles coutumières, le multilinguisme et bien d'autres spécificités rendent l'adaptation compliquée pour les « hexagonaux », tandis que les locaux se sentent abandonnés et en défiance, en voyant des postes à responsabilité systématiquement attribués à des « hexagonaux » de passage, dont le turn-over est préjudiciable à la continuité du service public.
Propos recueillis par François Tassain